
C’est dans la nature

C’est dans la nature
Je ne suis pas de ceux qui plongent pour se mouiller Mon entrée en la matière est rituellement étapiste
Et c’est pareil pour l’écriture
Assise sur le quai ou devant mon écran, je médite longuement avant de passer à l’action Ai-je suffisamment chaud? Aurai-je assez de souffle? La peur d’être refroidie me retient Je teste l’eau à l’orteil. D’un œil, j’effleure le manuscrit Puis, sans trop savoir comment, je m’y retrouve Me voilà bientôt trempée jusqu’aux genoux et jusqu’au cou Brassant les mots, agitant le texte J’avance dans la fluidité Seule au monde Absorbée
On peut trouver l’antidote au fond d’un verre, d’une flasque, d’une fiole ou d’un flacon.
De l’anti-spleen au chasse-grisaille en passant par le casse-cafard; on cherche le parfait « remontant », celui qui nous relèvera de notre fardeau et qui nous déridera pour de bon, lissant nos humeurs, ranimant notre sourire comateux.
Surtout, ne plus regarder au sol, l’air piteux!
Et pourtant.
Elles sont là, par terre, mignonnes et colorées.
À portée de main, de nez et d’œil.
Distrayantes à souhait.
Les fleurs valent la peine qu’on se penche sur elles.
Le plaisir d’écrire est fait de spontanéité.
Le plaisir d’écrire correctement est fait de petites victoires arrachées :
Chercher longuement le mot juste. Insérer judicieusement une expression « qui fait mouche. » Broder patiemment une phrase qu’on relira plus tard avec fierté, le sourire aux lèvres. Traduire fidèlement sa pensée. Faire preuve d’inventivité scripturale. Oser le mot inusuel. Rimer une idée. Rythmer un texte. Ponctuer. Simplifier autant que possible. Écrire entre les lignes. Répéter les pléonasmes à répétition (juste pour glousser de rire). Faire preuve d’humilité devant la langue. Vérifier l’orthographe d’un mot au moindre doute. Traquer les coquilles et les métaplasmes. Mordre tous les mordus sans en démordre. Participer. S’enorgueillir.
* Louis Cornellier explique dans son texte Contre la capitulation linguistique que les métaplasmes, selon le poète et essayiste Alain Borer, sont des atteintes à la précision de la langue (par ex. erreur dans l’accord du participe passé).
Je suis…
Le i solitaire de la tristesse et le double i l’indignation.
Le i de la liberté vis-à-vis de la religion.
Le i de la lumière qui éclaire (et non de l’illumination qui aveugle)
Le i curieux. Le i sceptique. Le i qui sait rire de Lui-même.
Le i des idées vivantes.
Le i des dessins remparts des desseins les plus obscurs.

Jaquette ou couverture, on parle ici d’une couche de « protection ». Dans le cas d’un livre, ce sont les phrases qu’on protège. Des phrases travaillées mille heures. Un texte construit, démoli, retravaillé, retapé, puis bichonné, révisé et nettoyé de toutes ses imperfections. Le texte entre dans sa jaquette comme un corps propre, fraîchement sorti du bain, qui sent bon le papier.
Les auteurs n’ont pas toujours le dernier mot (ni même un seul mot à dire) sur l’habillage de leur livre. J’avais quant à moi formulé quelques souhaits à propos de la jaquette du Sourire. Chanceuse je fus, on entendit quelque part mes voeux!* Découvrir la jaquette de son roman, c’est rencontrer le nouveau style vestimentaire de votre adolescente : ça vous laisse perplexe, sourire en coin, partagé entre un sentiment d’étrangeté et de familiarité. La mienne s’était parée de rouge « sang de boeuf ». On me l’a présentée de loin, pour me donner une meilleure perspective sur l’ensemble de l’oeuvre. Ma jaquette, telle une jeune fille fière mais incertaine de son look, vacillait sur ses talons trop hauts, le visage maquillé pour une première fois. Elle était peut-être un peu trop ci… et pas assez ça… Il m’a semblé qu’elle tremblait un peu devant mes yeux (ou avais-je plutôt l’oeil humide?). Il m’a fallu quelques secondes, et puis c’est arrivé. Je l’ai reconnue. Adoptée. J’ai aimé ma jaquette.
* Il y avait entre autres cette idée d’un hommage à une oeuvre de l’artiste Suzy Lake, intitulée Une simulation authentique de… no 2. (1974), vue à l’automne 2011 dans le cadre de l’expo Archi-féministes! : Archiver le corps (Galerie Optica ) … et jamais oubliée depuis. La voici :
p.s. Vous rêvez de voir votre nom figurer sur une jolie jaquette, mais vous n’avez pas envie d’écrire le roman? Amusez-vous avec ce formidable « générateur de titres et de jaquettes » d’un certain Omer Pesquer. Voici 2 exemples de ce que ça donne comme résultat. Peut-être, comme moi, serez-vous étonnés du degré de résonance et de signification personnelle des titres proposés au hasard…
Photos : gnackganckgnack (pour Les troubles des experts) et neueweide (pour l’obstination des supplices). Selon l’auteur du site, celles-ci proviennent de Flickr (creative commons).